Une journée exceptionnelle d’un ambulancier

Souvent l’ambulancier éprouve le besoin de parler de son vécu, de ses interventions qui ont amené leur lot d’émotion, de joie ou de tristesse. Car garder tout cela pour lui est parfois trop difficile et souvent c’est un exutoire à cette frustration d’être incompris des autres acteurs de l’urgence ou même du public en général.

Ambulance Casablanca vous rapporte un récit d’un confrère en France, basé sur des faits réels mais respecte le secret médical, aucun nom ni lieu n’est cité. Ici vous ne trouverez que le ressenti du professionnel de santé qui a vécu ce moment.

Ce matin la, je m’étais levé à 9h15, m’étais empressé d’aller chez le médecin, retirer un colis, passer à la banque et à mon assurance. Tellement de choses à faire en si peu de temps, même pas le temps de manger avant d’aller travailler. Une journée normale en somme.

Nous prenions notre service à midi ; je prenais mon poste en forme et dans d’excellentes dispositions.

Après l’attribution de notre véhicule et vérification du matériel, nous avons attendu une petite demi-heure avant que retentisse l’annonce: « DEPART SUR UN APPEL SAMU…»

12h30 : Nous sommes partis promptement, comme à notre habitude ; en prenant soin de confirmer à la régulation du centre 15 par radio, notre engagement sur l’intervention.

À réception de la mission sur notre PDA, j’ai pris connaissance du caractère de la mission.

Il s’agissait d’une jeune femme de 27ans, enceinte de 5 mois qui présentait une détresse respiratoire sur un terrain de maladie pulmonaire non définie.

Je demandais à mon équipier de rouler hâtivement.

Il y avait une petite demie heure de route jusqu’au lieu d’intervention ; alors par esprit d’anticipation, j’ai commencé à remplir notre bilan avec les informations comme le numéro d’intervention, la date et les codes équipage/Véhicule.

Durant le trajet, une modification de mission est survenue par PDA : « RENFORT SMUR »

La détresse de notre patiente se confirmait, il fallait donc agir au plus vite.

12h50 : À notre arrivée ; soit vingt minutes plus tard, je suis descendu de l’ambulance pour faire un repérage de la ruelle car mon équipier devait s’y engager en marche arrière tout en effectuant une manœuvre délicate sur la voie publique.

Nous avons découvert une ruelle très étroite et encombrée par des branches d’arbres, un peu basses qui gênaient considérablement l’accès.

La maison se trouvait tout au fond.

A pieds dans la neige, Je tentais de repérer la maison ou nous étions attendus, à ce moment je reçus un nouveau message de la régulation ;

Toujours par PDA : Régulateur : « LA PATIENTE EST EN ARRÊT »

À cet instant, tout s’est accéléré.

Mon équipier tentait désespérément de s’engouffrer dans cette « saloperie » de ruelle trop étroite !

Il ne pouvait pas sortir du véhicule à cet endroit étriqué qui bloquait tout accès : aux sacs d’intervention ainsi qu’à l’équipe médicale qui n’était pas encore sur place.

J’ai sauté dans l’ambulance par la porte arrière, et j’ai crié :

« C’est grave, j’prend l’sac Rouge et l’oxy ! Gare l’ambu comme tu peux et viens vite !! »

J’ai couru à l’intérieur de la maison dont le jeune mari venait d’ouvrir la porte.

Dans la chambre à coucher se trouvait une jeune femme allongée de tout son long sur le sol, inerte, les yeux révulsés, la bouche ouverte ; visiblement en arrêt cardiorespiratoire.

Dans la panique de l’intervention, j’ai ouvert mon sac d’urgence vitale, installé le Défibrillateur, l’aspirateur de mucosité avec sa sonde et la bouteille d’oxygène lorsque je fus surpris de ne pas trouver le BAVU que je savais à ma portée Immédiate dans ce sac « D’URGENCE VITALE »

Pas déstabilisé pour autant, je commençais le massage cardiaque et demandais à mon équipier qui venait d’arriver, de s’occuper de l’oxygénothérapie.

Il s’est donc chargé de trouver dans notre sac « BILAN » le BAVU adapté, et de commencer les insufflations.

Il est constaté qu’avec l’expérience et une certaine « routine », certains s’habituent aux motifs d’appel, s’adaptent en conséquence, et décident durant le trajet de : « qui va faire quoi et quel matériel nous allons devoir utiliser etc.… »

Pour se rassurer, comme s’ils pouvaient anticiper l’exceptionnel de la situation.

Vous avez demandé les secours ne quittez pas ? –

Mon équipier s’est laissé surprendre par l’évolution brutale de l’intervention.

Il était auxiliaire, et avait donc reçu une brève formation.

Tout comme moi, les gestes il les avait vus, mais ne les avait jamais pratiqués autrement que sur un mannequin; et encore moins dans cette situation qu’il n’avait pas pu s’imaginer, et encore moins avec une femme aussi jeune, et porteuse d’un fœtus de 5mois…

J’ai bien vu qu’il était paniqué mais il à réagi comme il le fallait. Il n’a pas laissé de place à l’hésitation ; et il a assuré.

En ce qui me concerne, je garde toujours bien en vue l’esprit du « malaise sans précisions »pour ne jamais altérer ma conduite à tenir :

« Evidemment, monter deux sacs qui valent leur pesant d’or et une bouteille de cinq litres d’oxygène sur cinq étages à pieds ; seul et en courant, qui plus est pour une plaie au pouce est éreintant.

Mais ce jour la, nous étions satisfaits d’avoir tout ce matériel à dispositions parce que d’une part il est obligatoire, et que d’autre part, on ne génère pas de perte de chance à la survie du patient.

Le DEA faisait ses recommandations, une voix monocorde et « rassurante ».

Restez calmes, demandez de l’aide, ne paniquez pas… massage efficace, pas de choc recommandé, continuez la réanimation cardio-pulmonaire.

Le temps s’est arrêté, le mari présent était aréactif. Ne l’avons-nous pas entendu de toute l’intervention ? C’était d’ailleurs assez troublant d’imaginer que l’on ne puisse avoir aucune réaction dans ces circonstances ?

C’est alors que toutes sortes de questions se sont bousculées, pendant les longues minutes ou les gestes se sont répétés dans le climat de tension qui s’amplifiait.

-Et 1 et 2 et 3 et 4 et 5 et 6…-

Son mari était-il préparé à ce que cela arrive tôt ou tard ? Et que s’était-il passé au juste ?

Et le bébé ? Je suis en train de le secouer comme un barbare au rythme de la marseillaise !!

Et 15… –

La femme était inconsciente, en arrêt ; mais Pourquoi ? Et le bébé ? Est-ce qu’un choc avec le DEA lui serait fatal ?!

Et pourquoi n’a-t-on pas de BAVU dans le Sac Rouge à la place de ce foutu KIT GRIPE AA ?!

– Insufflations… –

– Et 1 et 2… et 3 ? –

Et puis ces insufflations inefficaces, pourquoi ça ne passe pas ?

Est-ce notre masque ? La position qui n’est pas bonne ? Ni l’un ni l’autre n’y parvenions efficacement ; du moins, pas comme je l’aurais voulu.

13h20 : A l‘arrivée du SMUR, nous avons échangés nos rôles pendant que l’infirmier préparait les drogues et le matériel d’intubation.

Au même moment, un ambulancier SMUR de l’hôpital régional nous avait rejoints seul, pour nous apporter son aide et une planche de massage automatique.

Le médecin avait prit le relai à l’insufflation, et voyant que c’était inefficace, a décidé d’intuber.

Nous avons du masser à tour de rôle plus d’une demie heure jusqu’à l’installation de la planche automatique et changer de bouteille d’oxygène. C’est à ce moment que je me suis rendu compte de l’importance de la bouteille de réserve, et qu’il ne faudrait pas tarder jusqu’à l’ambulance et au service d’accueil des urgences.

Dans la chambre de moins de cinq mètres carrés ; sur le lit, s’étaient amoncelés : Plastiques d’emballages de Kits, aiguilles, perfusions, ampoules d’adrénaline sacs d’urgences et manteaux.

INFIRMIER, MEDECIN, AMBULANCIERS, SMUR…

Tout au long de l’intervention nous avons rassemblé notre matériel, tout en anticipant le dégagement de la patiente, de l’installation sur le brancard, avec la planche de massage automatique toujours en activité, jusqu’au conditionnement dans l’ambulance.

Encadrés par deux véhicules nous avons médicalisés jusqu’aux soins intensifs de Cardiologie.

À la fin de l’intervention, nous avons salué l’équipe médicale, repris le chemin de la base afin de réarmer nos sacs d’intervention et procéder à la lecture et enregistrement du DEA.

Enfin; reprendre, là ou nous en étions restés… ou presque.

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Depuis mon aventure d’ambulancier, j’ai été confronté à une multitude d’interventions riches mais moralement difficiles à vivre.

Face à l’angoisse, à la détresse vitale, à la mort. Affronter le regard des victimes qui sans un mot appellent à l’aide. J’ai du m’endurcir pour affronter une réalité, celle de ce quotidien.

Ce devoir d’intérioriser d’abord pour ne pas se laisser déstabiliser.

Faire le point une fois que l’adrénaline est retombée, et chercher des réponses.

Dans la tourmente et la souffrance perçue au travers des interventions, je me retrouve seul face à mes interrogations. Ramené aux failles de ma propre personnalité, aux gens que j’ai aimés, blessés puis perdus. Seul face à mes erreurs commises par le passé, éprouvant des difficultés à gérer mes émotions.

Tout cela peut ressurgir au travers des interventions. Une remise en question constante est alors nécessaire pour me comprendre moi même et soigner mon moral.

Pour me permettre en tant qu’ambulancier urgentiste; de conserver ma disponibilité dans la relation avec les Patients, quels que soit le type de mission que je me verrai confier.

Récit d’un ambulancier basé sur un fait réel

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